Deux pionnières du Cnam proposées pour la Tour Eiffel: Yvette Cauchois et Marie-Louise Paris
27 février 2026
Découvrez le portrait de ces deux femmes d’exception, dont les héritages continuent d’inspirer les générations futures et dont les noms pourraient bientôt briller sur le monument le plus emblématique de Paris.
Les portraits qui suivent s’appuient sur les travaux de Ginette Gablot pour Yvette Cauchois et de Maryse Barbance pour Marie-Louise Paris.
Yvette Cauchois, première femme enseignante au Cnam
En 1949, le Conservatoire national des arts et métiers franchit un cap symbolique : pour la première fois de son histoire, il confie un enseignement à une femme. Cette femme, c'est Yvette Cauchois, physicienne de renommée internationale, élève de Jean Perrin, prix Nobel de physique.
Un parcours scientifique d'exception
Née en 1908 et élevée par sa mère seule, Yvette Cauchois découvre l'école au lycée Jules Ferry à Paris. Après son baccalauréat à 17 ans, elle choisit les sciences en souvenir des expériences de son père. Grâce à des bourses, elle intègre en 1928 le Laboratoire de chimie physique dirigé par Jean Perrin.
En 1933, sa thèse sur le rayonnement X lui vaut une reconnaissance immédiate. Elle y présente le « spectrographe Cauchois », un dispositif révolutionnaire qui place son laboratoire au second rang mondial. Cet instrument lui vaudra le prix Louis Ancel de la Société française de physique, puis plusieurs distinctions de l'Académie des sciences.
Maintenir la tradition Perrin pendant la tourmente
Pendant l'Occupation, elle assure le repli du laboratoire vers la Dordogne puis l'intérim de l'enseignement et de la direction. Le doyen Jean Cabannes reconnaîtra qu'« elle a pu maintenir et développer rue Pierre-Curie la tradition de Jean Perrin ». Ce dernier meurt à New York en avril 1942.
En 1944, malgré un vote ex æquo, Alfred Kastler est finalement choisi pour un poste en physique. Mais Yvette Cauchois avait fait son choix : depuis les années 1930, elle avait choisi Jean Perrin et le laboratoire grâce à des bourses que lui octroyait son « patron ».
Une première historique au Cnam
En avril 1949, le Cnam cherche à compléter la chaire de Physique appliquée. Le programme sur les « Techniques de production et d'étude des particules élémentaires » est jugé « modeste, prudent et souhaitable ».
Yvette Cauchois n'est pas une inconnue : un an plus tôt, elle avait donné une « leçon de base » sur la physique des métaux au Conservatoire. Son cours débute le 17 mai 1949. Sa nomination ne suscite aucun commentaire.
Cette collaboration sera brève. Deux ans plus tard, alors que le Commissariat à l'énergie atomique fait son entrée au Cnam avec Lew Kowarski, elle déclare forfait, invoquant sa préférence pour « son enseignement de faculté, la direction de son laboratoire et ses recherches personnelles ». Cette décision intervient au moment où Frédéric Joliot vient d'être révoqué du CEA pour être remplacé par Francis Perrin, le fils de Jean.
Un héritage durable
Nommée professeure titulaire en 1952, Yvette Cauchois dirige le Laboratoire de chimie physique jusqu'en 1978. Visionnaire, elle organise dès 1963 les premières expériences de rayonnement synchrotron à Frascati. Auteure de plus de 200 articles, elle reçut quatre prix de l'Académie des sciences et devint officier de la Légion d'honneur.
Décédée en 1999, cette femme discrète laisse un héritage scientifique considérable. Au Cnam, son bref passage rappelle le rôle des femmes scientifiques dans l'après-guerre et les obstacles qu'elles durent surmonter.
Marie-Louise Paris, pionnière de l'enseignement scientifique féminin
En novembre 1925, dans une France où les grandes écoles d'ingénieurs demeurent fermées aux femmes, Marie-Louise Paris ouvre les portes de l'Institut électromécanique féminin au Conservatoire national des arts et métiers.
Un parcours forgé dans l'adversité
Née en 1889 dans une famille de six enfants, Marie-Louise Paris connaît une jeunesse marquée par les épreuves. Entre 1914 et 1919, la famille traverse des drames : le père malade quitte l'armée, les frères partent au front, le jeune Alphonse meurt à 17 ans. La ruine financière et le décès du père en 1919 contraignent les Paris à quitter Besançon pour Villemomble.
Peu après le décès de son père, à plus de trente ans, Marie-Louise Paris entreprend des études supérieures, consciente qu'il lui faut travailler pour vivre. En 1922, diplômée de l'Institut de Grenoble, elle est l'une des quatre femmes parmi plus de 600 étudiants. Elle travaille aussitôt comme ingénieure à la gare de Laon.
La naissance d'une vocation
Deux convictions l'animent : la passion de l'enseignement et le souvenir douloureux de ses études. Elle témoignera : « Nous étions deux jeunes filles parmi douze cents garçons surpris de notre hardiesse, souvent goguenards, presque toujours condescendants. Pour nous maintenir au niveau des meilleurs, il fallait produire le même effort que les autres… et quelque chose de plus. » Cette « fatigue supplémentaire », cette « énergie du désespoir » face à l'isolement et l'hostilité, elle ne veut plus que d'autres les subissent.
Le 26 mai 1925, elle écrit au directeur du Cnam : « Je ne demande qu'une chose, commencer à exister. » Un mois plus tard, elle obtient une salle plusieurs matinées par semaine. Elle constitue un prestigieux comité de patronage avec Léon Guillet, directeur de Centrale, et Édouard Branly.
Une œuvre construite avec ténacité
L'aventure de l'Institut, devenu École polytechnique féminine (EPF) en 1933, sera jalonnée de difficultés. Pendant vingt ans, l'école reste au Cnam dans des conditions précaires, avant dix ans de « nomadisme » dans divers lycées parisiens. En 1956 seulement, elle trouve des locaux à Sceaux.
Elle innove constamment : formation en aéronautique dès les années 1930, cours d'électronique et de calcul matriciel dans les années 1960, que les grandes écoles d'État n'offrent pas encore.
Un héritage durable
Jusqu'à son décès en 1969, Marie-Louise Paris anime cette école devenue l'œuvre de sa vie. L'EPF passe de cinq diplômées annuelles dans les années 1930 à une centaine à la fin des années 1960. Ses anciennes élèves s'illustrent dans l'aéronautique, l'industrie et la recherche.
Au Cnam, institution engagée dans la démocratisation des savoirs, son parcours résonne particulièrement. Elle incarne la volonté de lever les obstacles qui empêchent les talents de s'épanouir et rappelle le rôle de ces pionnières qui ont transformé l'accès des femmes aux carrières scientifiques.